La photo de Saint Gatien vue aérienne en noir et blanc.


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Sous le roi soleil,
La mort écrite à Saint Gatien des bois.

Partie 1 : La malemort, désordre social.

La nuit tombée, sans bruit les quatre hommes sautèrent à bord du bateau. Là, dans la grand voile affalée, le mousse gisait. Pour l’éviter ils enjambèrent les barriques à cidre. L’un d’eux poussa la porte de la « cabane », s’y faufila et osa tâter dans l’ombre, de la main : sur leur paillasses deux matelots étaient étendus, maintenant froids.

En un tour de main ils tirèrent à eux la voile, faisant rouler au sol le corps roide du mousse. Fébrilement, comme des chats, ils s’attaquèrent aux gréements et cordages. A deux on plia le tout, on ramassa cela en gros paquets pendant que les autres chapardaient dans la cambuse. Puis tous sautèrent au rivage ; chargés, tels des baudets, ils disparurent.

Quand le jour se leva sur le port de Saint-Sauveur, à nouveau des curieux osèrent s’approcher du « cidrier » venu, de Saint-Valéry-en-Caux, prendre ici cargaison. Parmi les pêcheurs maintenant on savait l’équipage mort...

Ainsi débuta la grande contagion de 1649-1650.

Bientôt dans Honfleur on interdit aux pestiférés de sortir de leur logis. Seuls les « corbeaux » osèrent pousser un instant la porte avant de précipitamment refermer et marquer huis et volet de la croix blanche. Les chirurgiens barbiers eux-mêmes se défilaient : ils désignèrent le plus jeune d’entre eux pour « secourir » les mourants. Il ne voulut pas obtempérer. Par deux fois on lui intima l’ordre puis on lui fit fermer boutique et « mettre bas ses bassins à peine de 500 livres d’amende».

Les voitures sortirent de la ville emportant qui pouvaient fuir, laissant là démunis et mourants. Par les ruelles vides seuls les porcs et les volailles continuaient à fouiller les immondices. Le mal gagnait les paroisses, de Pennedepie à Fatouville, d’Equemauville à Clarbec et durant une pleine année les pestiférés moururent par milliers.

Note :

DEFINITION DE « CORBEAU » : D’après le Littré : autrefois nom donné à des gens qui dans un temps de contagion enlevaient les pestiférés, soit pour les porter à l’hôpital soit pour les enterrer.

Image d'un

habit de médecin au XVIIème siècle évitant au praticien tout contact, avec masque « purifiant ».

- Sombre XVIIème siècle ; tout aussi sombre que ses devanciers : peste en 1605 dans la région caennaise, peste encore en 1626 qui empêche la rentrée universitaire, peste en Pays-d’Auge en 1649-1650, peste à travers tout le royaume en 1668. S’y ajoutent disettes et famine. J’ai ouvert les registres paroissiaux de Saint-Gatien-des-Bois ; isolé en forêt de Touques ce village ne compte guère que 600 âmes, et pourtant je ne réveillerai pas les hantises anciennes, grands froids, neiges et loups qui, directement, ne firent que peu mourir :

Pierre Boulan et sa femme assassinés au logis en 1648.

La petite de Guillaume Desceliers « tuée, morte dans la forêt » en 1663.

Ne rencontrèrent pas le loup mais l’homme.

Le curé n’accuse jamais d’autre animal que le cheval tuant par exemple, un enfant de neuf ans.

Souvent, par contre apparaissent la malchance et le désespoir : accident dû à la vieillesse pour cette veuve de 80 ans noyée dans la fontaine Boutry. Mais n’y aurait-il pas suicide pour Magdeleine de Cheron, fille de Gabriel de Cheron, écuyer, « noyée dans la mare » à 37 ans ?

Nous affirmerons qu’il n’y a aucun doute pour Anne Lecesne noyée dans la Fontaine Ruante puisque le lendemain on baptise « un enfant masle sorti des œuvres de la femme Lecesne ».

L’expression me paraît horrible. Nous venons de rencontrer non les loups, mais la malemort, le désordre moral et social. On vomit le cadavre de la mère. L’ « enfant mâle sorti »mourra, lui aussi, quelques jours plus tard.

A nos yeux, trois siècles plus tard, le scandale de cette époque n’est plus l’inconduite, l’immoralité que nous sentons seules fustigées dans ce registre paroissial mais bien l’hécatombe des nouveau-nés : 35 à 40 % des enfants meurent avant l’âge de 8 ans parmi les seuls baptisés, Pour ceux qui périssent durant la parturition nous ne savons rien, mais il est clair que le triste privilège de la mort entre 16 et 40 ans appartient aux femmes, presque exclusivement.

Scandale, pour nous encore, l’exposition subie par l’enfant abandonné, telle cette fille déposée sous le porche d’église fin février 1693 et qui y reste deux jours, un dimanche et un lundi, C’est que, le dépôt se révélant anonyme, la paroisse risque d’avoir à pourvoir à ses besoins durant des années. On cherche dans le lange un indice, une dénonciation en paternité puis le prêtre provoque un mandement de justice avant de procéder au baptême le 3 mars. La mort de l’enfant intervient le 8 mars.

Quelques mois plus tard débutait une des années les plus noires de notre histoire :

« En l’année 1693, par un effet de la colère de Dieu justement irrité, la France, déjà affaiblie par une longue guerre, fut affligée par la famine la plus grande et la plus universelle dont on ait encore entendu parler...

Source : M.Orléans, manuscrit 1939.


Il avait suffi de deux étés pourris :

- la récolte de 1692 fut des plus médiocres,
- celle de 1693 laissa les granges vides.

A Saint-Gatien-des-Bois dès la fin de l’automne, on meurt de faim : la peste de 1650 y avait tué une bonne centaine de personnes ; la famine de 1693-1694 –on en mourut là encore durant un an- dépassa ce chiffre. Cela pour 600 âmes environ ai-je dit. Et je soupçonne quelques oublis, quelques actes omis au registre : les enfants morts sont trop nombreux et la tâche des prêtres fut si lourde !

Il est vrai qu’alors le long allaitement, dans les premiers mois de la famine, protège le nourrisson. De plus l’aménorrhée de dénutrition rend les épouses momentanément infertiles : de 23 à 25 baptêmes annuels on tombe à 9 durant cette période. Il en résulte une mortalité infantile (tranche de 0 à 8 ans, graphique IV) qui, en pourcentage baisse de moitié, passant de 37 à 19 %.

Quand vous lirez Perrault à vos enfants ne plaignez plus le petit Poucet et ses frères qui se sortirent parfaitement d’affaire en vagabondant à travers bois.

Note : Le Petit Poucet : Venu d’un livre d’images, merveilleuses et effrayantes, de ma petite enfance.

Source :Henri THIRIET-SIRVEN, édition vers 1920.


En les y menant le bûcheron, bon père de famille, homme de grande expérience, désirait sauver son épouse et fut parfaitement sage : voyez, (graphique IV) le lourd tribut payé à la faim et à la mort des femmes de 24 à 32 ans de même que l’hécatombe des pauvres mères-grand de 80 ans et plus.

Totalisons pour 113 décès : je compte 24 décès de jeunes (0 à 16 ans) et par ailleurs 32 décès masculins pour 57 décès de femmes !

J’ai dit notre bûcheron riche au moins d’expérience car fréquente fut la famine. Peut-être n’avait-il point oublié la crise de 1661-1662 : on l’appelle la crise de l’Avènement puisqu’elle coïncide avec la prise de pouvoir de Louis XIX : ces deux années-là virent chacune une quarantaine d’inhumations à Saint-Gatien-des-Bois :

« Elle affligea tout le royaume au milieu de ces premières prospérités, comme si Dieu qui prend soin de tempérer les biens et les maux eût voulu balancer les grandes et heureuses espérances de l’avenir par une infortune présente », écrivit le Roi lui-même qui estimait donc son avènement bien valoir à ses peuples une famine.


Partie 2 : La bonne mort.

La sociabilité villageoise, en notre région d’habitat dispersé, avant écoles et salles communales, ne se rencontrait qu’en un lieu, l’église, unique monument communautaire, encerclé de son clos des morts (l’aître que l’on nommera par suite cimetière d’un mot grec signifiant dortoir), l’église paroissiale, symbole stratifiant les temps passé, présent et à venir en espaces organisés, enceinte à la fois sacrée et très humaine.

A la base l’espace de la mort. La mort préparée, publiquement attendue par famille et voisins assemblés, sacralisée sans ostentation par l’appel au prêtre, parée des rites du deuil, est un événement social dès qu’intervient la cérémonie de mise en terre. Le prêtre marque au défunt son respect et par l’encens appelle à en connaître la volatile immortalité ; l’assemblée quant à elle sait insister sur l’ordre social charger d’apprivoiser l’événement : pour l’enfant le cercle des assistants reste le voisinage ; la confrérie de charité n’intervient pas pour le notable âgé, par contre, on appelle les « Charitons » des paroisses voisines ; entre ces extrêmes existe une subtile hiérarchie de la reconnaissance publique, de la « position », du sexe, de l’âge, du lignage.

Point de monument : le corps est confié à l’église et mis en terre. Au XVIIème siècle autant que faire se peut on reposera au plus près des autels, chacun suivant sa place sociale ou plutôt suivant la place sociale du groupe familial.

Au plus prés des autels si les autorités constituées y consent ; seuls le curé et « patron » de l’église peuvent en décider pour l’autel majeur du chœur.

Les seigneurs de la paroisse (Note 1) :

Anne-Marie d’Orléans, la « Grande Mademoiselle » décédée en 1693.

Puis son cousin, héritier testamentaire, Philippe d’Orléans « monsieur frère de Louis XIV décédé en 1701 ».

Puis le fils du précédent, futur régent, n’eurent, bien sûr, pas à utiliser leur privilège de sépulture.

Donc « sans attribution de droit et sans tirer à conséquence ni aucunement blesser les droits de Son Altesse » la plus notable des familles nobles de la paroisse obtint à plusieurs reprises l’inhumation de son chef dans le chancel (Note 2) après consentement du procureur domanial : en 1658 pour Charles de Costard (Note 3), en 1740 pour son fils Jean de Costard (Note : 4), en 1755 pour Jean Antoine de Costard.

Bien plus librement le curé de la paroisse dispose du même privilège et de façon discrétionnaire puisqu’il l’étend à un enfant de chœur ou à sa propre famille : le 17 juillet 1693 « Le sieur Jacques Desfrisches, bourgeois de Rouen, âgé de 47 ans » est inhumé dans le chœur « proche de l’autel et au pied de l’image de Saint-Ursin »… parce que neveu de Maître Toussaint de Loynes curé de Saint-Gatien chez lequel il venait de décéder.

Dans la chapelle latérale nord dédiée à Notre-Dame, sont enterrés hommes et femmes désirant marquer leur dévotion à la Vierge, telle Marguerite Brunet du Tiers ordre de Saint-François (Note : 5) « sous le marchepied de l’autel ».

Il s’agit de la fille de mon sosa 2048 (Guy Brunet).

Quant à la chapelle sud, dite de Saint-Sébastien, elle est particulièrement réservée aux « frères servants » de la Charité ou aux membres de leur famille.

La très grande majorité des défunts est confiée au sol de la nef : plus de 70 % des corps y reposent contre 6 % dans la chapelle de la Vierge et 3 à 4 % dans la chapelle Saint-Sébastien.

Au cimetière ne sont enterrés que les plus humbles paroissiens, ceux pour lesquels la fabrique ne peut percevoir aucune redevance. Seules les catastrophes, épidémies, famines, en multipliant les décès, obligent à délaisser le sol intérieur : la place n’y suffirait pas. Puis très vite, quand le danger s’écarte, l’ordre social se rétablit et l’on couche les morts sous les pieds des fidèles, à nouveau huit fois sur dix dans l’église.

Lieu d’inhumationPourcentage des décès
Durant la peste 1650
Pourcentage des décès
durant la famine 1693-1694
Pourcentage des décès
en 1695
Pourcentage des décès
en 1709
Dans l’église20 %40 %66 %76 %
Au cimetière80 %60 %34 %24 %

Entre autres
Nous ordonnons :
Qu’on enterrera dans les églises de notre diocèse seulement les ministres du Saint autel, et ceux d’entre les laïcs, qui sont authorisez a y estre inhumez par leurs titres ou par la qualité de bienfaiteurs de l’Eglise,
Lisieux, ce 16 juillet 1721 .


Partie 3 : L’identité patriarcale.

Dans l’Eucharistie sont présents à la fois l’esprit divin et le corps du Christ avait affirmé le Concile de Trente ; et au siècle suivant la niche creusée dans le mur d’abside fut remplacée par le tabernacle ostensiblement central qui recouvrit le dôme à ornementation chargée, Adieu l’autel de pierre dans la lumière des verrières (Note : 6) : on dressa le retable enrichi de moulures dorées, de draperies, de guirlandes, de pots à feu puis le tout fut surmonté de la gloire rayonnante, marquée au centre du cercle et du triangle trinitaire.

« Les peuples se plaisent au spectacle » déclara Louis et il fit Versailles, conque royale parée du palais de Le Vau et Mansart, ornée des verdures et des eaux de Le Nôtre, toute bruissante du génie de Molière et Lully.

Les symboles sont signifiants en leur conjugaison : le Roi se voulut soleil alors que l’église, en apothéose sur les autels établissait la gloire lumineuse. Le calme des figures closes les plus simples, cercle ou triangle qu’entoure et magnifie un rayonnement éclatant, illimité, inquiétant, le feu.

Les contestations du protestantisme s’étant tues, notre société rurale pour un temps encore semble stable, s’accordant certainement au niveau paroissial à reconnaître les bienfaits d’un retour à l’ordre patriarcal : jamais le père ne fut plus majestueux.

Hors l’autorité morale du curé, le pouvoir communautaire appartient à l’assemblée qui réunit à l’issue de la messe les seuls chefs de famille, dont quelques veuves, et notre registre auquel je reviens une dernière fois, présente effectivement cette paroisse comme un groupe de familles au sens le plus restreint Le droit normand et son système égalitaire d’héritage entre fils (Tant qu’il y a mâles ou descendants de mâles, les femelles ou descendants de femelles ne peuvent succéder »)ne pouvait que privilégier cette structuration en « familles nucléaires »(Note : 7) et la primauté paternelle.

L’écrit tient également compte de cette cellule de base, unité d’habitation, unité économique. Ainsi pour le décès d’un enfant en nourrice l’accueil et l’origine ne se définissent que par les seuls « pères, les femmes ne sont pas citées :

- « Une petite fille, nourrie en la maison d’Olivier Deshais, appartenant au sieur Estienne Saffray d’Honfleur » car l’enfant appartient au père et ne possède directement ni identité ni individualité jusqu’à l’âge de la discrétion, sept ans, Alors seulement il en aura assez pour discerner le bien du mal. Le sacrement de la confirmation saluera sa maturité spirituelle. Avant cette étape le prêtre omet souvent dans l’acte le prénom donné au baptême : « Une petite fille pour François Verger » (décès d’un enfant de 10 mois en 1690).

Cette identification patriarcale est aussi usuelle pour les femmes : on précise avant leur mariage le père, puis après l’époux seul : « la femme de Robert Langin » (décès en 1688). La mort ne rompt pas ce lien, le mot femme faisant seulement place à veuve. Et si la veuve se remarie sa propre ascendance ne sera pas mentionnée : on rappelle alors l’identité de l’époux précédé : c’est « Françoise Samson veuve Claude Cécire » qui se remarie. Mieux encore : la veuve vieillissante et de condition modeste porte le nom féminisé de l’époux avec nuance péjorative ; elle devient « la Lieporesse » (la veuve Leliepvre) ou la « Langine » (la veuve Langin) (Note : 8). La pauvreté, le veuvage mettent en cause l’ordre social qui, lui, est sécurisant.


Partie 4 : La mort des Rois.

Le 1er septembre 1715, le Roi Soleil s’éteignit à Versailles. Le 12, le Parlement déchirait son testament.

Le siècle des Lumières s’ouvrait qui devait s’achever au soir de la grande et fausse bataille de Valmy, le 20 septembre 1792. Goethe qui y était l’a dit. La Convention, le lendemain le confirmait : « La Royauté est abolie ».

Quelle évolution des mentalités en 77 ans ! Puisque 1989 se voulait 200ème anniversaire de la Révolution ne faudrait-il pas voir, découvrir au plus profond de notre pays rural les blocages, les verrous qui empêchèrent la marche sociale « pourquoi des principes analogues et des théories semblables n’ont mené les Etats-Unis qu’à un changement de gouvernement et la France à une subversion totale de la Société » ? (Tocqueville).

Ces quelques pages esquissent pour moi ce début de réflexion.

Source : Paul Guidecoq, 1989.

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