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La Correspondance.


Photos du

Plan : en 1844 de la Porte Rouge au hameau de la Correspondance.


1844 - FLAUBERT A LA CORRESPONDANCE.

Naissance d'un lieu-dit.

Thérèse PRENTOUT perdit son époux Charles GUILLOU (Note : 01) en 1824. Mère de deux fillettes, de six et huit ans elle dut et sut aisément se faire aubergiste : chez un charron l'attente de la réparation oblige la femme à offrir au voyageur la chaleur d'une cheminée et parfois le réconfort d'une table..

En 1828 elle accueille Jacques ELIE, homme de 55 ans, capable de la seconder : l'auberge sert maintenant de halte à la malle-poste Honfleur-Lisieux et il faut pouvoir assurer la « correspondance » avec les villages voisins, atteler le cheval à la carriole et mener à destination voyageurs et bagages... Ainsi naquit l'auberge de « La Correspondance » et le hameau du même nom qui, cinquante ans après l'ouverture de la route royale Alençon-Honfleur s'était peuplé de charrons, maréchaux, maçons attirés par la voie, son trafic, les facilités d'approvisionnement en matériaux.

C’est ainsi qu’un de ces maçons, Frédéric LEROY, avait acquis en 1827 une parcelle de terrain à 1200 mètres de là, en bordure de route, parcelle prise sur « la grande herbage », une immense pièce de 25 hectares qui, en 1815, servit de champ de manœuvres aux Prussiens. Bien entendu, en bon maçon, dès 1829, Frédéric LEROY avait achevé sa maison, pignon sur route, une maison de briques aux formes longues et raides.


Photos du

L’ancienne auberge des CARON. Certains même savent qu’elle fut un temps la correspondance. Photo de Jacqueline Colliex.

Durant la morte-saison 1840-41, à trois mois d’intervalle Thérèse PRENTOUT marie ses filles. Tout d’abord la plus jeune, Aimée Julie GUILLOU, épouse un cultivateur de 29 ans, Amand CARON, de Fourneville. Thérèse les installe chez Frédéric LEROY où ils ouvrent en bord de route une auberge alors que leur propriétaire maçon se réserve, pour domicile l’autre extrémité de la maison. Dès 1841 -Jacques ELIE a maintenant 68 ans- la halte de malle-poste est transférée à la « nouvelle Correspondance », c’est-à-dire chez les CARON (Note : 02).

La fille aînée, Marie Victoire, épouse de son côté un garçon de Barneville, Jean Julien RUFIN (Note : 03) ; le jeune couple prend dès 1842 en mains l’autre auberge où il succède à Thérèse PRENTOUT sui vivra surtout chez les CARON. Ces derniers abandonnèrent vers 1850 ce commerce et les LEROY, leurs propriétaires, reprirent l’affaire. Mais la halte de malle-poste réintégrait alors, chez les Ruffin, son premier emplacement redevenu « La Correspondance ».

Seule maintenant reste debout la maison qui servit d’auberge aux CARON, partagée comme au temps des LEROY en deux logis. Certains même savent encore qu’elle fut un temps « La Correspondance ».


La nuit de janvier 1844.

Reprenez si vous le pouvez, lecteurs, l’article du docteur Bureau en avril 1975 dans la revue « Le Pays d’Auge » et rappelons pour les autres les faits.

Janvier, ce peut-être le gel sous un ciel piqueté d’étoiles ; ou encore la neige et l’exquise vacuité du silence hivernal. Mais à neuf heures ce soir-là la chape des nuages traînant sur le sous-bois dans la côte de la Griserie rendait l’ombre si épaisse que le jeune Gustave Flaubert se tenait fort attentif, rênes en main, sur la banquette du cabriolet au côté de son frère, roide et muet. Quand ils quittèrent la forêt, seuls la brise froide au visage et la pas plus facile du cheval leur indiquèrent qu’ils traversaient maintenant les labours du plateau. Ils passèrent, en aveugles, le carrefour de la Porte Rouge : « On ne voyait pas les oreilles du cheval » (Note : 04). Ensuite ce fut, en avant sur la route, la présence montante d’un charroi, roulant à leur rencontre avec un bruit de grelots étrange, distinct, irréel.


Photos du

Cabriolet de louage (vers 1840).

Soudain, surgit de la nuit tout contre le cabriolet, le roulier lança un grand claquement de fouet. A l’instant, pour Gustave le tunnel de l’ombre s’éclaira de lumière prismatique, les paillettes jaillissant sur l’arbre noir, le mal en incendie brûlant l’œil, frappant à la renverse le jeune homme.

Il dira : « Je suis tombé comme frappé d’apoplexie, au fond du cabriolet, emporté tout à coup dans un torrent de flammes. » Son frère durant dix minutes le crut mort.

Maxime DU CAMP vit plus tard l’écrivain en prie avec ce même mal: FLAUBERT « courait vers son lit, s’y étendait, triste comme il se serait couché tout vivant dans un cercueil. Puis il criait: « Je tiens les guides voici le roulier, j’entends les grelots! Ah! Je vois la lanterne de l’auberge! » Alors il poussait une plainte dont l’accent chéchirant vibre encore dans mon oreille et la convulsion le soulevait » .

Le quel des deux frères aperçut la lanterne de l’auberge ? Je ne sais, mais puis affirmer que cette maison isolée ne pouvait être que celle des CARON.


La photos représente

Sur ce dessin de Delaunay, un élève de Langlois, Achille aurait 23 ans et Gustave 15 ans.

A cette époque, entre le carrefour de la Porte Rouge et le hameau de la correspondance il n’y avait que deux maisons.

La première, on y dormait: c’était celle des TAVERNIER. Le maréchal était mort en 1830, y vivait sa veuve (Note : 05), une femme de 70 ans qui allait mourir quatre mois plus tard et sa fille âgée de 38 ans. Dans le bâtiment servant de forge et écurie logent les deux ouvriers maréchaux dont l’aîné se nomme Guillaume LEBRUN, 30 ans. Voilà des gens chez qui on n’usait pas la chandelle en janvier jusqu’à neuf heures du soir.

La deuxième c’était l’auberge des CARON, halte malle-poste depuis plus de deux ans. Qu’une lampe en marque l’entrée, l’habitude n’est pas perdue et je connais des hôtels et auberges « A la lanterne », jusqu’en Hollande. La maison existe encore; remarquons que la façade de plus est tournées vers Pont-l’Evêque, d’où venaient nos deux voyageurs.

L’un soutenant l’autre -ou l’un portant l’autre- ceux-ci entrèrent. On secourut le malade. Nous savons même que son frère pratiqua une saignée...


Photos de

Flaubert vers l’âge de 23 ans.

Dix ans plus tard l’écrivain revient :

« J’ai reconnu la maison où il m’a saigné, les arbres en face... ».

Rien d’étonnant me semble t’il l’auberge -celle des LEROY maintenant- est toujours isolée. Quant aux arbres ce sont peut être ceux plantés au bord de la route à l’époque de Louis XVI et qui sont figurés au cadastre.

Cette soirée marqua profondément Gustave FLAUBERT. Nous avons vu ce qu’en dit DU CAMP. FLAUBERT y reconnu la marque, sinon destin au moins d’un dessein :

« Merveilleuse harmonie des choses et des idées. À ce moment là même un roulier est passé à ma droite comme... il y a dix ans. » Ce roulier dans « Un cœur simple » devient postillon de malle-poste de la correspondance. Aucun détail ne fut par lui oublié. Il est ainsi des bornes, sur chacun de nos chemins.

Source : Article écrit par : Paul GUIDECOQ.

Sources : Archives communales de Saint Gatien des Bois.
(Registres d’état civil: recensement de population 1831, 1841, 1846, 1851 ; cadastre 1810 et mutations cadastrales).
Article du Docteur Bureau signalé ci-dessus.

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